ROMAN - LES AIMANTS - Chapitre 7
Chapitre 7 — La machine à rumeurs
La soirée dansante de l’école secondaire n’avait rien d’extraordinaire au début.
Une salle décorée trop vite, des lumières colorées accrochées de travers, une musique qui faisait vibrer les murs plus qu’elle ne les remplissait.
Les élèves circulaient par petits groupes, comme toujours. Ceux qui dansaient vraiment. Ceux qui faisaient semblant. Et ceux qui observaient en attendant que le temps passe.
Emma, elle, oscillait entre les deux derniers.
Elle était venue avec Nadia et deux autres amies, mais dès les premières chansons, elle avait senti cette impression étrange d’être là sans vraiment y être.
Comme si quelque chose dans l’air était sur le point de basculer.
Puis elle l’avait vu.
Martin.
Il était là.
Dans cet univers temporaire où les règles semblaient différentes.
Il était appuyé contre le mur près de la piste, parlant avec des amis, riant trop facilement, comme s’il appartenait parfaitement à cet endroit.
Et dès qu’il avait levé les yeux et croisé les siens, Emma avait senti ce fil invisible se tendre entre eux.
Ils n’avaient pas beaucoup parlé au début.
Juste des regards.
Des passages près de la piste.
Des gestes qui semblaient anodins pour les autres, mais qui ne l’étaient pas pour eux.
— Tu danses ou tu fais juste du repérage? avait fini par dire Martin en s’approchant.
Emma avait roulé des yeux.
— Je “fais du repérage”, évidemment.
Il avait souri.
— Ça te va bien, le repérage.
Elle avait levé un sourcil.
— Ça veut dire quoi ça?
— Ça veut dire que t’as l’air de voir tout sans être dans le chaos.
Emma avait voulu répondre quelque chose d’intelligent.
Mais elle ne l’avait pas fait.
Plus tard dans la soirée, la musique avait changé.
Plus lente.
Plus collante.
Les groupes s’étaient dissous sur la piste de danse.
Et Emma s’était retrouvée à danser sans vraiment décider avec qui elle dansait.
Jusqu’à ce que Martin soit là.
Juste là.
Trop proche pour être accidentel.
— T’es venue avec quelqu’un? avait-il demandé.
— Avec des amies.
— Mhm.
Silence.
Puis il avait ajouté :
— T’as l’air ailleurs.
Emma avait soupiré.
— C’est juste la soirée. C’est… beaucoup.
Martin avait hoché la tête, comme s’il comprenait mieux qu’il ne le disait.
Ils avaient continué à danser.
Pas collés.
Pas distants.
Entre les deux.
Dans cet espace étrange où deux personnes se testent sans se l’avouer.
Et à un moment précis — impossible à situer dans la musique, dans le temps ou dans la logique — Martin avait simplement arrêté de parler.
Il l’avait regardée.
Vraiment regardée.
Et Emma avait senti que quelque chose se décidait sans mots.
Le baiser n’avait pas été spectaculaire.
Pas brusque.
Pas parfait.
Juste réel.
Un contact bref, hésitant au début, puis un peu plus assumé avant de se briser comme s’ils avaient tous les deux réalisé en même temps ce qu’ils venaient de faire.
Emma avait reculé légèrement.
— Ok… avait-elle soufflé.
Martin avait souri, un peu nerveux.
— Ouais… ok.
Et ils n’avaient pas vraiment reparlé tout de suite.
Comme si le silence était la seule façon de garder ça intact.
Plus tard dans la soirée, ils s’étaient séparés sans scène.
Sans promesse.
Sans plan.
Juste avec cette impression floue que quelque chose venait de commencer… ou de se compliquer.
Le lundi matin, Emma avait compris que le problème n’était pas ce qui s’était passé.
C’était ce que les autres avaient décidé d’en faire.
À l’école, rien n’était dit directement.
Mais tout était dit quand même.
Des regards.
Des rires étouffés.
Des conversations qui s’arrêtent quand elle passe.
— C’est elle, la fille de Martin…
— Paraît qu’ils
ont couché ensemble…
— Il l’a dit à son équipe de
hockey…
— Il paraît qu’il a dit qu’elle était…
Le mot tombait toujours pareil.
Toujours trop facilement.
Frigide.
Emma s’est figée dans le corridor.
Le reste des voix s’est brouillé.
Elle ne pouvait pas aller confronter Martin.
Il n’était pas là.
Pas dans son école.
Pas dans ses couloirs.
Juste dans ce vide qu’il avait laissé derrière lui.
Elle est sortie dehors à la pause sans vraiment décider de la direction.
Le froid lui a frappé le visage.
Elle a marché jusqu’à un banc, loin de tout.
Et elle est restée là, immobile, comme si bouger allait rendre tout ça plus réel.
C’est là que Romain est arrivé.
Sans urgence.
Sans pression.
Juste là.
— T’as l’air ailleurs, a-t-il dit doucement.
Emma n’a pas répondu tout de suite.
Parce que pour une fois, elle ne savait pas par où commencer.

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