Les mauvais timing
Chapitre 1 — Le troisième banc
Emma arrive à l’école en octobre.
Pas en même temps que tout le monde. Pas quand les gens sont encore ouverts, curieux, prêts à adopter la petite nouvelle.
Non.
Elle arrive quand tout est déjà placé. Les groupes. Les regards. Les réputations. Les places dans l’autobus. Surtout les places dans l’autobus.
Premier matin. Air froid. Odeur de feuilles mortes et de stress mal digéré.
Elle monte dans l’autobus.
Un pied. Puis l’autre.
Et tout le monde la regarde.
Pas longtemps. Juste assez pour la classer.
Elle avance dans l’allée en serrant les bretelles de son sac comme si ça pouvait la protéger. Elle scanne les bancs.
Plein.
Plein.
Plein.
Évidemment.
Puis elle le voit. Le seul banc libre.
Troisième rangée derrière la conductrice.
Le pire.
Celui que personne veut. Trop en avant. Trop visible. Trop… gênant.
Parfait.
Elle s’assoit.
Droite. Trop droite. Les épaules raides. Le sac sur les genoux comme un bouclier improvisé.
Elle fixe la fenêtre.
Des maisons. Des arbres. Rien d’intéressant, mais elle fait semblant.
Tout est mieux que de croiser des regards.
Quelques arrêts passent.
Personne ne lui parle.
C’est correct.
C’est exactement ce qu’elle voulait.
C’est exactement ce qu’elle déteste.
Puis l’autobus freine.
Un arrêt un peu plus long.
Une voix derrière lance :
— Oh yes, les Picard sont dans notre autobus!
Un gars monte.
Plus vieux. Il ne regarde personne. Il passe tout droit et disparaît vers l’arrière.
Emma ne bouge pas.
Et puis…
L’autre embarque.
Et là, quelque chose déraille.
C’est subtil, mais c’est là.
Comme si l’air changeait.
Comme si tout devenait un peu plus lent.
Il est grand.
Mais pas juste grand. Solide. Large. Le genre de gars qui prend de la place sans s’excuser.
Il marche comme s’il connaissait déjà la fin de l’histoire.
Et il sourit.
Pas un sourire timide. Pas un sourire poli.
Un sourire qui sait.
Emma le regarde.
Elle ne veut pas.
Mais elle ne peut pas ne pas le regarder.
Et lui…
Il la voit.
Direct.
Pas un coup d’œil rapide. Pas un regard qui glisse ailleurs.
Non.
Il s’arrête sur elle.
Comme si elle était la seule chose dans cet autobus plein.
Une seconde.
Peut-être deux.
Assez pour que le cœur d’Emma fasse quelque chose de bizarre. Un faux pas. Un oubli.
Elle jurerait qu’il y a quelque chose autour de lui.
Pas visible.
Mais présent.
Une aura. Une chaleur. Une attraction qui n’a pas rapport.
Ridicule.
Mais réel.
Puis il avance.
Direct vers elle.
Pas vers l’arrière comme son frère.
Pas vers un ami.
Vers elle.
Il s’arrête à côté du banc.
Et il s’assoit.
Sans demander.
Sans hésiter.
Comme si la place lui appartenait.
Comme si elle lui appartenait un peu aussi.
Son bras tombe autour de ses épaules.
Naturel.
Trop naturel.
Emma fige.
Son cerveau cherche une réaction. N’importe laquelle.
Rien ne sort.
— Salut.
Sa voix est calme. Grave. Facile.
Son sourire est charmeur.
Comme si c’était la chose la plus normale du monde.
Emma ouvre la bouche.
Referme.
Rouvre.
— …salut.
Bravo.
Très impressionnant.
— T’es nouvelle.
Pas une question.
— Ouais.
— Moi c’est Romain.
Bien sûr que c’est Romain.
Elle ne sait pas pourquoi, mais ça fit.
— Emma.
Il sourit encore.
Évidemment.
— Tu viens d’où, Emma ?
Elle répond.
Mal.
Trop vite. Trop bas. Trop mêlé.
Elle ne sait même pas si ça fait du sens.
Mais lui écoute.
Ou fait semblant vraiment bien.
Et il ne bouge pas.
Pas un centimètre.
Son bras reste là.
Chaud. Lourd. Présent.
Et le pire…
C’est que, après quelques minutes…
Ça devient normal.
Dangereusement normal.
Ils parlent.
De rien.
De tout.
De l’école. Du coin. Des profs qu’elle ne connaît pas encore.
Elle rit. Un peu trop. Un peu nerveusement.
Lui rit pour vrai.
Et chaque fois qu’il la regarde, c’est comme s’il voyait quelque chose que les autres ne voient pas.
Ou comme s’il décidait de le voir.
L’autobus continue.
Les rues défilent.
Le monde existe encore, quelque part autour.
Mais pour Emma…
Tout est un peu flou.
Sauf lui.
Quand l’autobus arrive enfin à l’école, elle ne bouge pas tout de suite.
Comme si descendre allait briser quelque chose.
Romain enlève son bras.
Se lève.
Puis il se tourne vers elle.
— On se voit tantôt, Emma.
Pas peut-être.
Pas si tu veux.
Non.
On se voit.
Et il part.
Comme il est entré.
Avec cette confiance démesurée.
Comme si tout était déjà décidé.
Emma reste assise une seconde de trop.
Puis elle se lève à son tour.
Les jambes un peu molles.
Le cœur pas à la bonne vitesse.
Et une pensée qui s’installe, tranquille…
Claire.
Inquiétante.
Elle ne veut déjà plus être ailleurs que dans cet autobus.
Et elle ne comprend pas pourquoi.
Pas encore.
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