dimanche 31 mai 2026

LES AIMANTS - Chapitre 3

 Chapitre 3 — Juste des amis

Emma ne sait plus exactement à quel moment c’est devenu une habitude.

Peut-être le matin où Romain a gardé sa place dans l’autobus avec son sac.

Ou la fois où il lui a apporté un café beaucoup trop sucré de la cafétéria en disant :

— T’as l’air de quelqu’un qui boit ça.

Comme s’il la connaissait déjà.

Comme si elle se connaissait déjà.

Maintenant, c’est automatique.

Romain dans l’autobus.

Romain dans les corridors.

Romain qui apparaît à son casier avant même qu’elle ait le temps d’ouvrir son cadenas du premier coup.

— T’es vraiment mauvaise là-dedans.

— Je vais te frapper avec mon cadenas.

— Tu vois ? Violente. J’le savais.

Et il rit.

Toujours ce rire-là.

Celui qui donne l’impression qu’elle vient de gagner quelque chose.


Les gens parlent.

Évidemment qu’ils parlent.

Dans une petite école, quelqu’un pourrait éternuer au mauvais moment et ça deviendrait une légende locale avant le dîner.

Alors une nouvelle fille qui devient amie avec Romain Picard ?

C’est pratiquement un événement régional.

— Vous êtes ensemble ? demande une fille en éducation physique.

Emma échappe presque son ballon.

— Non.

Réponse beaucoup trop rapide.

La fille sourit légèrement.

Le genre de sourire qui dit ouain, c’est ça.

— Ben lui, il agit pas comme un gars “pas ensemble”.

Emma ne répond rien.

Parce que le problème…

C’est qu’elle comprend ce qu’elle veut dire.


Romain touche tout le monde.

Les épaules. Les bras. Les cheveux parfois.

Il est comme ça.

Physique. Charmeur. Facile.

Mais avec Emma…

C’est différent.

Plus constant.

Comme s’il oubliait qu’il la touche.

Comme si son corps décidait tout seul d’être proche d’elle.

Et Emma commence à remarquer des choses stupides.

La façon qu’il baisse la voix quand il lui parle.

La manière qu’il la regarde avant de sourire.

Le fait qu’il trouve toujours une raison de s’asseoir à côté d’elle.

Toujours.

Elle essaie de ne pas y penser.

Vraiment.

Mais son cerveau est rendu inutile.


Un soir, dans l’autobus, il lui enlève doucement ses écouteurs d’une oreille.

— Qu’est-ce que t’écoutes ?

— T’es donc ben envahissant.

— Oui.

Aucune honte.

Elle lui tend un écouteur malgré elle.

Leurs épaules se touchent pendant toute la chanson.

Et ça devrait être banal.

Mais ça ne l’est pas.

Pas du tout.

Quand la chanson finit, Romain tourne la tête vers elle.

Très proche.

Trop proche.

— T’as des bons goûts finalement.

Encore ce finalement.

Emma roule des yeux.

— T’es fatigant.

— Mais attachant.

Le pire…

C’est qu’il a raison.


Puis un jour, tout bascule un peu.

Pas à cause de Romain.

À cause d’elle.

Elle est en train de rire à quelque chose qu’il vient de dire. Un vrai rire. Le genre incontrôlable qui fait mal au ventre.

Et tout à coup…

Elle le regarde.

Vraiment.

Le soleil de fin d’après-midi entre dans l’autobus. Éclaire ses yeux. Son sourire. Sa mâchoire parfaite de gars beaucoup trop conscient qu’il est beau.

Et son cœur descend directement dans ses chaussures.

Oh non.

Non non non.

Pas ça.

Pas lui.

Pas maintenant.

Pas le gars le plus inaccessible de l’école.

Mais c’est déjà trop tard.

Parce qu’à partir de ce moment-là…

Elle remarque tout.

La jalousie ridicule quand des filles viennent lui parler.

Le vide quand il est absent.

Le petit stress idiot avant de monter dans l’autobus le matin.

Emma est foutue.

Complètement.


Le problème avec tomber amoureuse…

C’est qu’au début, personne le sait.

Tu continues de fonctionner normalement.

Tu souris.

Tu fais des blagues.

Tu agis comme d’habitude.

Pendant que ton cerveau, lui, est en train de brûler vivant.

Alors Emma devient excellente dans l’art de faire semblant.

Elle devient “la bonne amie”.

La fille relax.

La fille pas compliquée.

La fille qui rit quand Romain parle d’autres filles.

Même quand ça lui donne envie de se jeter en bas du banc d’autobus en mouvement.


Et évidemment…

L’univers décide de tester sa patience immédiatement.

Ils sont assis dans le gymnase pendant une conférence particulièrement plate sur l’intimidation.

Romain est à côté d’elle.

Comme d’habitude.

Son genou touche le sien.

Comme d’habitude.

Puis il se penche vers elle et murmure :

— J’pense que Marilou veut mon numéro.

Emma sent quelque chose se tordre dans son ventre.

Elle garde pourtant le visage neutre.

— Ah ouin ?

— Tu trouves-tu qu’est cute ?

Emma regarde devant elle.

Fixe le vide.

Respire une fois.

Deux fois.

Puis répond avec un calme qui mérite une médaille :

— Ben oui. Vraiment.

Silence.

Romain l’observe quelques secondes.

Comme s’il cherchait quelque chose dans sa face.

Puis il sourit légèrement.

— Hm.

C’est tout.

Juste ça.

Mais pendant le reste de la journée…

Emma a l’impression étrange d’avoir perdu quelque chose.

Quelque chose qu’elle n’a jamais eu.






LES AIMANTS - Chapitre 2

 Chapitre 2 — Salut, Emma

Le pire dans toute cette histoire-là…

C’est qu’Emma pense à Romain toute la journée.

Toute.

La.

Journée.

Pas de manière mignonne et romantique comme dans les films.

Non.

De manière profondément dérangeante.

Comme quand une chanson te reste coincée dans la tête au point de te donner envie de te frapper le front contre un mur.

Elle pense à son sourire.

À sa voix.

À son bras autour de ses épaules comme si c’était normal.

Comme si elle était normale.

Et surtout…

À la façon dont il avait dit son nom.

Emma.

Comme si ça sonnait bien.

Ce qui est franchement la première fois de sa vie.


L’école est immense.

Ou peut-être que c’est juste l’effet “nouvelle fille sans repères”.

Les corridors sentent le casier humide, le parfum cheap et les hormones mal gérées.

Les gens circulent vite autour d’elle.

Tout le monde semble savoir exactement où aller.

Sauf elle.

Évidemment.

Elle regarde son horaire au moins six fois avant de trouver son premier cours.

Et quand elle finit par entrer dans la classe…

Tous les regards se tournent vers elle.

Encore.

C’est fou comment les humains peuvent sentir la vulnérabilité comme des requins sentent le sang.

Le prof l’interrompt à peine.

— Nouvelle élève. Va t’asseoir où il reste de la place.

Merci Roger. Très chaleureux.

Il reste une place.

Toujours une seule.

Au fond.

À côté d’une fille aux cheveux rouges qui mâche sa gomme comme si elle avait un problème personnel avec elle.

Emma s’assoit.

La fille la regarde.

Longtemps.

Puis :

— T’es la fille de l’autobus.

Emma cligne des yeux.

— …quoi ?

— Romain Picard.

Et là, immédiatement, son cœur décide de devenir un imbécile.

— Quoi, Romain Picard ?

La fille ricane.

— Il t’a choisie vite.

Choisie ?

Emma sent déjà qu’elle n’aimera pas cette conversation.

— Je sais pas de quoi tu parles.

— Ben voyons. Romain s’assoit jamais en avant.

Ah.


Toute la journée, les gens semblent savoir qui elle est avant même qu’elle ouvre la bouche.

La nouvelle.

La fille avec Romain.

Ce qui est ridicule.

Elle connaît ce gars-là depuis environ douze minutes et demie.

Mais chaque fois qu’elle tourne un coin de corridor…

Il apparaît.

Comme une espèce de démon beaucoup trop beau.

— Salut, Emma.

Toujours ce sourire-là.

Toujours cette facilité insultante d’exister.

Et il agit comme s’ils étaient déjà amis depuis des années.

Au dîner, il s’assoit devant elle sans demander.

Encore.

— Tu survis ?

— À peine.

Il rit.

Et mon dieu qu’il est beau quand il rit.

C’est agressant.

Son frère est avec lui aujourd’hui. Plus silencieux. Plus vieux dans sa manière d’être aussi.

— C’est Médéric, dit Romain.

Médéric fait juste lever la tête un peu en guise de salut.

— Faut pas prendre ça personnel, ajoute Romain. Mon frère parle juste quand c’est nécessaire.

— Contrairement à toi ? demande Emma avant de réfléchir.

Silence.

Puis Romain éclate de rire.

Un vrai rire.

Fort.

— Ahhh, ok. Toi t’es drôle finalement.

Finalement ?

Elle veut être insultée.

Mais elle rit aussi.

Contre son gré.


Les jours passent.

Et Romain devient une habitude.

Une habitude dangereuse.

Il vient la voir entre les cours.

Il l’attend près de son casier.

Il lui lance des commentaires niaiseux juste pour la faire rire.

Et elle rit.

Beaucoup trop.

Le pire, c’est qu’avec lui, elle oublie d’être nerveuse.

Elle oublie qu’elle est nouvelle.

Elle oublie même qu’elle essaie normalement de passer inaperçue.

Avec Romain, tout semble simple.

Trop simple.


Le vendredi suivant, Emma monte dans l’autobus.

Et sans même réfléchir…

Elle regarde vers le troisième banc.

Comme si c’était déjà sa place.

Comme si lui aussi allait déjà être là.

Elle s’assoit.

Attends.

L’autobus avance.

Un arrêt.

Deux arrêts.

Puis celui des frères Picard.

Son cœur accélère avant même qu’elle le voie.

Pathétique.

Le frère monte en premier.

Puis Romain.

Et dès qu’il met le pied dans l’autobus…

Il la cherche des yeux.

Directement.

Comme si lui aussi savait exactement où regarder.

Puis il sourit.

Ce sourire-là.

Celui qui donne envie de faire des mauvais choix.

Il avance vers elle.

S’assoit.

Son bras derrière ses épaules.

Encore.

Comme si c’était devenu automatique.

Comme si c’était déjà eux.

Emma regarde devant elle pour cacher son sourire.

Et c’est là qu’elle entend une voix derrière.

Une fille.

Moqueuse.

— Fais attention, la nouvelle.

Emma se retourne légèrement.

— Pourquoi ?

La fille hausse une épaule.

— Parce que Romain Picard, c’est jamais une bonne idée.

Silence.

Romain sourit sans même regarder derrière lui.

Comme quelqu’un qui a entendu ça souvent.

Puis il tourne la tête vers Emma.

Et dit doucement :

— Écoute-les pas.

Le problème…

C’est qu’elle ne sait déjà plus si elle en est capable.





dimanche 17 mai 2026

LES AIMANTS - Chapitre 1

Chapitre 1 — Le troisième banc

Emma arrive à l’école en octobre.

Pas en même temps que tout le monde. Pas quand les gens sont encore ouverts, curieux, prêts à adopter la petite nouvelle.

Non.

Elle arrive quand tout est déjà placé. Les groupes. Les regards. Les réputations. Les places dans l’autobus. Surtout les places dans l’autobus.

Premier matin. Air froid. Odeur de feuilles mortes et de stress mal digéré.

Elle monte dans l’autobus.

Un pied. Puis l’autre.

Et tout le monde la regarde.

Pas longtemps. Juste assez pour la classer.

Elle avance dans l’allée en serrant les bretelles de son sac comme si ça pouvait la protéger. Elle scanne les bancs.

Plein.

Plein.

Plein.

Évidemment.

Puis elle le voit. Le seul banc libre.

Troisième rangée derrière la conductrice.

Le pire.

Celui que personne veut. Trop en avant. Trop visible. Trop… gênant.

Parfait.

Elle s’assoit.

Droite. Trop droite. Les épaules raides. Le sac sur les genoux comme un bouclier improvisé.

Elle fixe la fenêtre.

Des maisons. Des arbres. Rien d’intéressant, mais elle fait semblant.

Tout est mieux que de croiser des regards.

Quelques arrêts passent.

Personne ne lui parle.

C’est correct.

C’est exactement ce qu’elle voulait.

C’est exactement ce qu’elle déteste.

Puis l’autobus freine.

Un arrêt un peu plus long.

Une voix derrière lance :

Oh yes, les Picard sont dans notre autobus!

Un gars monte.

Plus vieux. Il ne regarde personne. Il passe tout droit et disparaît vers l’arrière.

Emma ne bouge pas.

Et puis…

L’autre embarque.

Et là, quelque chose déraille.

C’est subtil, mais c’est là.

Comme si l’air changeait.

Comme si tout devenait un peu plus lent.

Il est grand.

Mais pas juste grand. Solide. Large. Le genre de gars qui prend de la place sans s’excuser.

Il marche comme s’il connaissait déjà la fin de l’histoire.

Et il sourit.

Pas un sourire timide. Pas un sourire poli.

Un sourire qui sait.

Emma le regarde.

Elle ne veut pas.

Mais elle ne peut pas ne pas le regarder.

Et lui…

Il la voit.

Direct.

Pas un coup d’œil rapide. Pas un regard qui glisse ailleurs.

Non.

Il s’arrête sur elle.

Comme si elle était la seule chose dans cet autobus plein.

Une seconde.

Peut-être deux.

Assez pour que le cœur d’Emma fasse quelque chose de bizarre. Un faux pas. Un oubli.

Elle jurerait qu’il y a quelque chose autour de lui.

Pas visible.

Mais présent.

Une aura. Une chaleur. Une attraction qui n’a pas rapport.

Ridicule.

Mais réel.

Puis il avance.

Direct vers elle.

Pas vers l’arrière comme son frère.

Pas vers un ami.

Vers elle.

Il s’arrête à côté du banc.

Et il s’assoit.

Sans demander.

Sans hésiter.

Comme si la place lui appartenait.

Comme si elle lui appartenait un peu aussi.

Son bras tombe autour de ses épaules.

Naturel.

Trop naturel.

Emma fige.

Son cerveau cherche une réaction. N’importe laquelle.

Rien ne sort.

— Salut.

Sa voix est calme. Grave. Facile.

Son sourire est charmeur.

Comme si c’était la chose la plus normale du monde.

Emma ouvre la bouche.

Referme.

Rouvre.

— …salut.

Bravo.

Très impressionnant.

— T’es nouvelle.

Pas une question.

— Ouais.

— Moi c’est Romain.

Bien sûr que c’est Romain.

Elle ne sait pas pourquoi, mais ça fit.

— Emma.

Il sourit encore.

Évidemment.

— Tu viens d’où, Emma ?

Elle répond.

Mal.

Trop vite. Trop bas. Trop mêlé.

Elle ne sait même pas si ça fait du sens.

Mais lui écoute.

Ou fait semblant vraiment bien.

Et il ne bouge pas.

Pas un centimètre.

Son bras reste là.

Chaud. Lourd. Présent.

Et le pire…

C’est que, après quelques minutes…

Ça devient normal.

Dangereusement normal.

Ils parlent.

De rien.

De tout.

De l’école. Du coin. Des profs qu’elle ne connaît pas encore.

Elle rit. Un peu trop. Un peu nerveusement.

Lui rit pour vrai.

Et chaque fois qu’il la regarde, c’est comme s’il voyait quelque chose que les autres ne voient pas.

Ou comme s’il décidait de le voir.

L’autobus continue.

Les rues défilent.

Le monde existe encore, quelque part autour.

Mais pour Emma…

Tout est un peu flou.

Sauf lui.

Quand l’autobus arrive enfin à l’école, elle ne bouge pas tout de suite.

Comme si descendre allait briser quelque chose.

Romain enlève son bras.

Se lève.

Puis il se tourne vers elle.

— On se voit tantôt, Emma.

Pas peut-être.

Pas si tu veux.

Non.

On se voit.

Et il part.

Comme il est entré.

Avec cette confiance démesurée.

Comme si tout était déjà décidé.

Emma reste assise une seconde de trop.

Puis elle se lève à son tour.

Les jambes un peu molles.

Le cœur pas à la bonne vitesse.

Et une pensée qui s’installe, tranquille…

Claire.

Inquiétante.

Elle ne veut déjà plus être ailleurs que dans cet autobus.

Et elle ne comprend pas pourquoi.

Pas encore…





Les Aimants - Chapitre 13

  Chapitre 13 — L'Alberta, ou presque Cela faisait quatre semaines. Quatre longues semaines. Vingt-huit jours. Et Emma détestait tou...