Chapitre 12 — Amis
Emma écrivait dans son journal intime depuis qu'elle avait douze ans.
Des fois quelques lignes.
Des fois plusieurs pages.
Des fois rien pendant des semaines.
Mais cette année-là, elle écrivait presque tous les jours.
Et il y avait un problème.
Un gros problème.
Elle écrivait toujours le même nom.
Romain. Romain. Romain.
Elle ouvrait son journal.
Romain.
Elle racontait sa journée.
Romain.
Elle écrivait ses frustrations.
Romain.
Elle parlait de ses projets.
Romain.
Même lorsqu'elle essayait de ne pas parler de lui...
Elle parlait encore de lui.
C'était rendu ridicule.
— Je suis obsédée.
Nadia leva les yeux de son sac de chips.
— Enfin, une prise de conscience.
— Non mais sérieusement.
Emma s'effondra sur le lit de sa meilleure amie.
— Sortez-le moi de la tête.
— Je peux pas faire ça.
— Trouve une solution.
— Je peux te lancer une brique?
Emma lui lança un coussin.
— Nadia!
— Quoi? Ça pourrait marcher.
Emma grogna.
— Je pense à lui tout le temps.
Jour.
Nuit.
À l'école.
Dans l'autobus.
Quand je me brosse les dents.
C'est maladif.
— Ah oui, t'es rendue là.
— J'en peux plus.
Et c'était vrai.
Même elle, commençait à être fatiguée d'elle-même.
Alors dans les derniers mois, elle avait essayé de remplir sa tête avec autre chose.
Les études, par exemple.
Beaucoup trop d'études.
Ses notes avaient monté en flèche.
88 % de moyenne générale.
Même son professeur de mathématiques lui avait demandé ce qui lui arrivait.
— Rien. J'étudie.
Mais ce n'était pas vraiment pour les bonnes raisons.
Parce que lorsqu'elle étudiait...
Elle pensait moins.
Et quand elle pensait moins...
Elle souffrait moins.
Elle s'était aussi inscrite à un échange étudiant.
Trois mois.
En Alberta.
À partir de septembre de son secondaire quatre.
Quand elle avait annoncé la nouvelle à Nadia, celle-ci avait presque recraché son jus.
— TROIS MOIS?!
— Oui.
— Pourquoi l'Alberta?
Emma avait regardé ailleurs.
— Pourquoi pas?
Mais elle connaissait la réponse.
Parce qu'elle devait partir.
Partir pour arrêter de le voir.
Arrêter de l'espérer.
Arrêter de se demander ce qui se serait passé si elle avait été moins stupide.
Trois mois.
Peut-être que trois mois suffiraient.
À la fête de fin d'année scolaire, cependant, une nouvelle inattendue vint tout compliquer.
Nadia arriva en courant.
— EMMA!
— Quoi encore?
— Sophie et Romain ont cassé!
Emma se figea.
— Quoi?
— Il l'a surprise en train d'embrasser un quarterback.
— Un quoi?
— Un quarterback. d’une équipe de Montréal.
Emma cligna des yeux.
— Sérieusement?
— Sérieusement.
Un silence suivit.
Puis Nadia lui donna un petit coup de coude.
— Tu sais ce que ça veut dire.
— Non.
— Oui.
— Nadia.
— Va lui parler.
Emma roula des yeux.
— Ça fait des mois qu'on se parle presque plus.
— Justement.
Emma observa les élèves danser dans le gymnase décoré.
Elle réfléchit.
Ce n'était pas parce qu'il était célibataire.
Enfin...
Pas seulement.
C'était surtout parce qu'elle s'ennuyait.
De son ami.
De son meilleur ami.
Dans le pire des cas...
C'était tout ce qu'elle voulait retrouver.
Son ami.
Et si ça devait rester ça toute leur vie...
Alors ce serait déjà beaucoup.
L'été arriva.
Et avec lui, un emploi.
Emma gardait la petite fille d'un ami de la famille pendant toute la saison.
Une adorable fillette de deux ans qui parlait sans arrêt et qui avait décidé qu'Emma était sa personne préférée au monde.
Le travail était à quelques kilomètres de chez elle.
Elle s'y rendait tous les matins en vélo.
Et malheureusement...
Ou heureusement...
Le chemin passait devant les terres de la famille Picard.
Les terres de Romain.
Les premiers jours, Emma avait essayé de ne pas regarder.
Une tentative qui dura environ huit secondes.
Parce qu'il était souvent là.
Dans les champs.
Sur un tracteur.
À faire les foins.
Et honnêtement...
C'était un problème.
Parce que Romain était beaucoup trop beau pour quelqu'un assis sur de la machinerie agricole.
Surtout lorsqu'il travaillait torse nu.
Question d'éviter le fameux bronzage de fermier.
Emma détestait admettre qu'elle le remarquait.
Mais elle le remarquait.
Chaque.
Fois.
Parfois elle lui faisait un petit signe de la main.
Parfois il la voyait.
Parfois il répondait.
Parfois non.
Et ces jours-là étaient toujours un peu plus décevants.
Sans qu'elle ne sache vraiment pourquoi.
Alors, naturellement...
Elle commença à trouver des excuses.
Beaucoup d'excuses.
Pour passer devant chez lui.
Avec la poussette.
Une promenade.
Puis une deuxième.
Puis une troisième.
— T'aimes vraiment marcher.
— Oui.
Mentit-elle à Nadia.
Un après-midi particulièrement chaud de juillet, elle passa devant la maison des Picard.
Romain était dans la cour.
En train de tondre la pelouse.
Lorsqu'il l'aperçut, il coupa le moteur.
Emma ralentit.
Puis s'arrêta.
— Salut.
— Salut.
Le silence fut bref.
Naturel.
Étrangement naturel.
Comme autrefois.
Ils commencèrent à parler.
Du travail.
Du hockey.
Des vacances.
Des études.
De tout.
De rien.
Comme si les derniers mois n'avaient jamais existé.
Puis un petit cri sortit de la poussette.
La fillette venait de se réveiller.
— Oh non.
Emma sourit.
— Ma patronne est réveillée.
Romain éclata de rire.
Et ce rire-là lui avait manqué.
Beaucoup. Trop
— Je devrais y aller.
— Ouais.
Emma hésita.
Puis se lança.
— Passe donc cet après-midi si t'as le temps.
Le sourire de Romain s'agrandit légèrement.
— Peut-être.
Et il vint.
Vers la fin de la journée.
Comme avant.
Ils s'installèrent dehors.
Sous les arbres.
Pendant que la petite jouait dans l'herbe.
Ils parlèrent pendant des heures.
Des derniers mois.
De l'école.
De Sophie. Sans entrer dans les détails.
De l'Alberta.
De tout ce qui s'était passé.
Et de tout ce qui ne s'était jamais dit.
Tranquillement.
Très tranquillement.
Quelque chose revenait.
Une confiance.
Une complicité.
Une amitié.
Emma était heureuse.
Sincèrement heureuse.
Elle retrouvait enfin la personne qui lui avait tant manqué.
Et pendant qu'elle parlait...
Pendant qu'elle riait...
Pendant qu'elle lui racontait ses projets...
Romain la regardait.
Et faisait de son mieux pour rester calme.
Parce qu'elle était magnifique.
Plus qu'avant.
Et il ne devait surtout pas penser à ça.
Il devait être intelligent.
Être mature.
Être raisonnable.
Alors il souriait.
Il plaisantait.
Il agissait normalement.
Comme un ami.
Parce que c'était ce qu'Emma répétait depuis des mois.
— Je suis contente de retrouver mon ami.
— T'es un de mes meilleurs amis.
— Ça me manquait qu'on soit amis.
Amis.
Toujours ce mot.
Alors Romain se répétait la même chose.
Encore et encore.
On est amis.
Juste amis.
Et ça doit me suffire.
Même si une petite voix au fond de lui refusait encore d'y croire.






