ROMAN - LES AIMANTS - Chapitre 3
Chapitre 3 — Juste des amis
Emma ne sait plus exactement à quel moment c’est devenu une habitude.
Peut-être le matin où Romain a gardé sa place dans l’autobus avec son sac.
Ou la fois où il lui a apporté un café beaucoup trop sucré de la cafétéria en disant :
— T’as l’air de quelqu’un qui boit ça.
Comme s’il la connaissait déjà.
Comme si elle se connaissait déjà.
Maintenant, c’est automatique.
Romain dans l’autobus.
Romain dans les corridors.
Romain qui apparaît à son casier avant même qu’elle ait le temps d’ouvrir son cadenas du premier coup.
— T’es vraiment mauvaise là-dedans.
— Je vais te frapper avec mon cadenas.
— Tu vois ? Violente. J’le savais.
Et il rit.
Toujours ce rire-là.
Celui qui donne l’impression qu’elle vient de gagner quelque chose.
Les gens parlent.
Évidemment qu’ils parlent.
Dans une petite école, quelqu’un pourrait éternuer au mauvais moment et ça deviendrait une légende locale avant le dîner.
Alors une nouvelle fille qui devient amie avec Romain Picard ?
C’est pratiquement un événement régional.
— Vous êtes ensemble ? demande une fille en éducation physique.
Emma échappe presque son ballon.
— Non.
Réponse beaucoup trop rapide.
La fille sourit légèrement.
Le genre de sourire qui dit ouain, c’est ça.
— Ben lui, il agit pas comme un gars “pas ensemble”.
Emma ne répond rien.
Parce que le problème…
C’est qu’elle comprend ce qu’elle veut dire.
Romain touche tout le monde.
Les épaules. Les bras. Les cheveux parfois.
Il est comme ça.
Physique. Charmeur. Facile.
Mais avec Emma…
C’est différent.
Plus constant.
Comme s’il oubliait qu’il la touche.
Comme si son corps décidait tout seul d’être proche d’elle.
Et Emma commence à remarquer des choses stupides.
La façon qu’il baisse la voix quand il lui parle.
La manière qu’il la regarde avant de sourire.
Le fait qu’il trouve toujours une raison de s’asseoir à côté d’elle.
Toujours.
Elle essaie de ne pas y penser.
Vraiment.
Mais son cerveau est rendu inutile.
Un soir, dans l’autobus, il lui enlève doucement ses écouteurs d’une oreille.
— Qu’est-ce que t’écoutes ?
— T’es donc ben envahissant.
— Oui.
Aucune honte.
Elle lui tend un écouteur malgré elle.
Leurs épaules se touchent pendant toute la chanson.
Et ça devrait être banal.
Mais ça ne l’est pas.
Pas du tout.
Quand la chanson finit, Romain tourne la tête vers elle.
Très proche.
Trop proche.
— T’as des bons goûts finalement.
Encore ce finalement.
Emma roule des yeux.
— T’es fatigant.
— Mais attachant.
Le pire…
C’est qu’il a raison.
Puis un jour, tout bascule un peu.
Pas à cause de Romain.
À cause d’elle.
Elle est en train de rire à quelque chose qu’il vient de dire. Un vrai rire. Le genre incontrôlable qui fait mal au ventre.
Et tout à coup…
Elle le regarde.
Vraiment.
Le soleil de fin d’après-midi entre dans l’autobus. Éclaire ses yeux. Son sourire. Sa mâchoire parfaite de gars beaucoup trop conscient qu’il est beau.
Et son cœur descend directement dans ses chaussures.
Oh non.
Non non non.
Pas ça.
Pas lui.
Pas maintenant.
Pas le gars le plus inaccessible de l’école.
Mais c’est déjà trop tard.
Parce qu’à partir de ce moment-là…
Elle remarque tout.
La jalousie ridicule quand des filles viennent lui parler.
Le vide quand il est absent.
Le petit stress idiot avant de monter dans l’autobus le matin.
Emma est foutue.
Complètement.
Le problème avec tomber amoureuse…
C’est qu’au début, personne le sait.
Tu continues de fonctionner normalement.
Tu souris.
Tu fais des blagues.
Tu agis comme d’habitude.
Pendant que ton cerveau, lui, est en train de brûler vivant.
Alors Emma devient excellente dans l’art de faire semblant.
Elle devient “la bonne amie”.
La fille relax.
La fille pas compliquée.
La fille qui rit quand Romain parle d’autres filles.
Même quand ça lui donne envie de se jeter en bas du banc d’autobus en mouvement.
Et évidemment…
L’univers décide de tester sa patience immédiatement.
Ils sont assis dans le gymnase pendant une conférence particulièrement plate sur l’intimidation.
Romain est à côté d’elle.
Comme d’habitude.
Son genou touche le sien.
Comme d’habitude.
Puis il se penche vers elle et murmure :
— J’pense que Marilou veut mon numéro.
Emma sent quelque chose se tordre dans son ventre.
Elle garde pourtant le visage neutre.
— Ah ouin ?
— Tu trouves-tu qu’est cute ?
Emma regarde devant elle.
Fixe le vide.
Respire une fois.
Deux fois.
Puis répond avec un calme qui mérite une médaille :
— Ben oui. Vraiment.
Silence.
Romain l’observe quelques secondes.
Comme s’il cherchait quelque chose dans sa face.
Puis il sourit légèrement.
— Hm.
C’est tout.
Juste ça.
Mais pendant le reste de la journée…
Emma a l’impression étrange d’avoir perdu quelque chose.
Quelque chose qu’elle n’a jamais eu.
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