ROMAN - LES AIMANTS - Chapitre 4
Chapitre 4 — Le mauvais moment #1
Emma aurait dû le voir venir.
Sérieusement.
Tout le monde l'avait vu venir.
Même probablement le concierge de l'école.
Quand Romain avait demandé son avis sur Marilou quelques semaines plus tôt, quelque chose dans sa voix avait changé.
Pas beaucoup.
Juste assez.
Assez pour qu'Emma comprenne que cette fois, ce n'était pas juste une fille parmi d'autres.
Et malgré tout...
Une partie d'elle avait espéré.
Parce que l'espoir est stupide comme ça.
Les semaines passent.
L'autobus continue.
Les corridors continuent.
Les blagues continuent.
Romain continue d'être Romain.
Et Emma continue de faire semblant.
Elle devient même excellente.
Tellement excellente qu'elle réussit parfois à se convaincre elle-même.
On est juste amis.
Ça va passer.
Je vais finir par rencontrer quelqu'un d'autre.
Mensonges.
Tous des mensonges.
Le vendredi soir arrive avec un party organisé dans le sous-sol d'une maison dont les parents ont eu la brillante idée de partir pour la fin de semaine.
Une centaine d'adolescents prennent ça comme une invitation officielle au chaos.
Emma hésite à y aller.
Puis finit par accepter.
Parce que Romain va être là.
Ce qui est une excellente raison.
Et une terrible raison.
Quand elle arrive, la musique fait vibrer les murs.
Il y a du monde partout.
Dans les escaliers.
Dans la cuisine.
Dans le salon.
Sur les divans.
Elle reconnaît quelques visages.
Puis elle aperçoit Médéric.
Le frère de Romain.
Adossé à un mur.
Les bras croisés.
Comme toujours.
— Salut, Emma.
— Salut.
— Tu cherches mon frère ?
Emma manque s'étouffer.
— Non.
Médéric arque un sourcil.
— Ben oui.
Puis il repart avec un sourire en coin.
Premier sourire qu'elle lui voit depuis des mois.
Et évidemment, c'est pour se moquer d'elle.
Elle trouve finalement Romain près de la cuisine.
Et pendant quelques secondes...
Tout est normal.
Ils rient.
Ils parlent.
Ils se taquinent.
Comme d'habitude.
Comme toujours.
Comme si son cœur n'était pas constamment en train de faire des acrobaties autour de lui.
Puis Marilou arrive.
Et l'ambiance change.
Pas brusquement.
Pas dramatiquement.
Juste assez pour qu'Emma le sente.
Comme un changement de température dans une pièce.
Marilou touche le bras de Romain.
Romain sourit.
Marilou rit.
Romain la regarde un peu trop longtemps.
Emma comprend.
Avant même que quoi que ce soit arrive.
Elle comprend.
Une heure plus tard, elle est dans la cour arrière avec quelques amis.
L'air frais lui fait du bien.
Elle commençait à manquer d'oxygène à l'intérieur.
Quelqu'un raconte une histoire.
Quelqu'un d'autre rit trop fort.
Emma fait semblant d'écouter.
Puis elle tourne la tête.
Par hasard.
Simplement par hasard.
Et elle les voit.
Romain.
Et Marilou.
Sous les lumières suspendues de la galerie.
À quelques mètres à peine.
Ils s'embrassent.
Le monde ne s'arrête pas.
C'est ça le pire.
Dans les films, il y a toujours quelque chose.
Une musique dramatique.
Un ralenti.
Une pluie soudaine.
Quelque chose.
Dans la vraie vie ?
Rien.
Le monde continue.
Les gens parlent.
Les feuilles bougent dans les arbres.
Quelqu'un ouvre une canette.
Et pourtant...
Emma a l'impression que quelque chose vient de mourir.
Là.
Maintenant.
Sous ses yeux.
Elle détourne le regard.
Immédiatement.
Avant que quelqu'un remarque.
Avant même que son propre visage la trahisse.
Parce qu'Emma ne pleure pas.
Pas ici.
Pas devant eux.
Pas pour ça.
Le lundi suivant, Romain monte dans l'autobus.
Comme d'habitude.
S'assoit à côté d'elle.
Comme d'habitude.
Son épaule touche la sienne.
Comme d'habitude.
Mais rien n'est pareil.
Plus rien.
— Salut, Emma.
— Salut.
— T'as passé une belle fin de semaine ?
— Oui.
Mensonge.
— Toi ?
Son sourire apparaît immédiatement.
Le sourire d'un gars qui vit quelque chose de nouveau.
Quelque chose d'excitant.
Quelque chose qu'Emma déteste déjà.
— Ouais.
Et elle sait.
Sans même qu'il le dise.
Il lui raconte tout.
Pas parce qu'il est cruel.
Justement.
Parce qu'il lui fait confiance.
Parce qu'il la considère comme sa meilleure amie.
Parce qu'il ne réalise pas qu'à chaque phrase, il lui plante un couteau entre les côtes.
— Je pense que je vais lui demander de sortir avec moi.
Emma regarde par la fenêtre.
Les champs défilent.
Les arbres défilent.
Sa vie défile probablement aussi.
— Ah oui ?
— Ouais.
Je pense que ça pourrait être sérieux.
Sérieux.
Le mot résonne dans sa tête toute la journée.
Sérieux.
Comme une condamnation.
Quelques semaines plus tard, c'est officiel.
Romain et Marilou sont ensemble.
Tout le monde le sait.
Les corridors bourdonnent de la nouvelle.
Et Emma ?
Emma sourit.
Félicite Romain.
Fait des blagues.
Agit exactement comme une amie devrait agir.
Une performance digne d'un Oscar.
Le soir, seule dans sa chambre...
C'est une autre histoire.
Elle regarde le plafond pendant des heures.
Elle repasse chaque moment.
Chaque sourire.
Chaque regard.
Chaque seconde où elle avait cru, même un peu, que quelque chose pouvait exister entre eux.
Puis elle se sent ridicule.
Parce que rien n'avait jamais existé.
Rien.
Sauf dans sa tête.
Le lendemain matin, elle monte dans l'autobus.
Troisième banc.
Comme toujours.
Romain s'assoit à côté d'elle.
Comme toujours.
Et pour la première fois depuis leur rencontre...
Emma construit un mur.
Invisible.
Parfait.
Glacial.
Un mur que personne ne voit.
Surtout pas lui.
Parce que si son cœur vient de se briser...
Romain ne le saura jamais.
Jamais.

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