Chapitre 9 — Comme avant… ou presque
L'automne avançait tranquillement.
Les arbres avaient presque terminé de perdre leurs feuilles et les matins étaient devenus assez froids pour que tout le monde arrive à l'école avec les joues rouges.
La bonne nouvelle, c'était que les rumeurs étaient mortes.
Enfin.
Pas complètement disparues, mais suffisamment enterrées pour qu'Emma puisse traverser un corridor sans avoir l'impression d'être observée.
Les gens avaient trouvé autre chose à commenter.
Comme toujours.
— Sérieusement, il pense que cette coupe de cheveux-là lui va bien?
Nadia regardait un secondaire cinq traverser la cafétéria.
Emma leva les yeux de son plateau.
— On dirait un brocoli.
Nadia éclata de rire.
— Un brocoli avec des écouteurs.
— Un brocoli arrogant.
Les deux filles rirent tellement fort que quelques élèves se retournèrent.
Pour la première fois depuis longtemps, Emma avait l'impression de retrouver sa vie.
Sa vraie vie.
Les lunchs avec Nadia.
Les discussions inutiles.
Les observations méchantes mais drôles sur les gens.
Les classements secrets des plus beaux gars de l'école.
— Bon, lui?
Nadia pointa discrètement un joueur de basketball.
Emma haussa les épaules.
— Beau.
— Mais?
— Mais rien.
— Rien?
— Rien.
Nadia fronça les sourcils.
— Je pense que t'es brisée.
— Merci.
— Non mais sérieusement. Avant t'avais toujours un crush sur quelqu'un.
Emma prit une gorgée de jus.
— Peut-être que j'ai besoin d'une pause.
— Ou peut-être que t'es devenue difficile.
Emma sourit.
C'était peut-être vrai.
Elle regardait les garçons autrement maintenant.
Certains étaient beaux.
Plusieurs même.
Mais aucun ne lui donnait cette impression étrange qu'elle recherchait sans savoir exactement quoi.
Rien ne la faisait chavirer.
De son côté, Nadia restait fidèle à elle-même.
Et surtout fidèle à son immense secret.
— J'vais mourir.
— Pourquoi?
— Médéric vient de liker ma photo.
Emma leva les yeux au ciel.
— Nadia, ça fait trois semaines.
— C'est un signe.
— C'est un like.
— C'est un signe.
Emma éclata de rire.
Certaines choses ne changeraient jamais.
Le vendredi suivant, après les cours, son téléphone vibra.
Romain
Film chez moi ce soir?
Mon père commande de la pizza.
Emma répondit presque immédiatement.
Correct.
Aucune réflexion.
Aucune hésitation.
C'était devenu normal.
Quand elle arriva chez les Beaulieu, la maison sentait déjà la pizza et le feu de foyer.
Alain ouvrit la porte avant même qu'elle ne cogne.
— Ah! Ma bru préférée!
Emma leva les yeux au ciel.
— Bonjour Alain.
— Tu vois? Même pas insultée.
— Je suis habituée.
Alain éclata de rire.
— Ça veut dire que t'acceptes ton destin.
— Certainement pas.
Dans le salon, Romain assistait à l'échange en secouant la tête.
— Papa...
— Quoi? Je l'aime bien.
— Ça paraît.
Emma sourit malgré elle.
Elle aimait bien Alain aussi.
Il avait cette capacité à rendre tout le monde à l'aise.
La soirée se déroula simplement.
Pizza.
Blagues.
Télévision.
Alain raconta plusieurs histoires embarrassantes sur l'enfance de Romain.
— À huit ans, il pleurait quand ses Pokémon perdaient.
— Papa!
— C'est faux?
— C'est pas pertinent.
Emma riait tellement qu'elle en avait mal au ventre.
Vers dix heures, Alain annonça qu'il allait se coucher.
Quelques minutes plus tard, le reste de la maison devint silencieux.
Emma et Romain s'installèrent dans le salon.
Un grand plaid sur les jambes.
Le film commença.
Mais après vingt minutes, aucun des deux ne suivait vraiment l'histoire.
— T'as aucune idée de ce qui se passe, hein? demanda Emma.
— Absolument aucune.
— Moi non plus.
Romain sourit.
Puis il prit une voix ridicule pour imiter un personnage du film.
Emma éclata de rire.
— Arrête.
— Jamais.
— Romain...
— Jamais.
Il recommença.
Encore pire.
Emma riait maintenant pour vrai.
Ce genre de rire incontrôlable qui vous coupe le souffle.
— T'es tellement niaiseux.
— Merci.
— C'était pas un compliment.
— Je le prends pareil.
Puis, sans avertissement, il se mit à la chatouiller.
— Romain!
— Quoi?
— Arrête!
— Non.
Elle tenta de repousser ses mains.
En vain.
Elle riait tellement qu'elle n'avait plus aucune force.
— Je vais mourir!
— Au moins tu vas mourir heureuse.
— T'es idiot!
Dans la bataille, Emma essaya de se dégager.
Romain perdit l'équilibre.
Et bascula du divan.
— Oh mon Dieu!
Mais en tombant, il s'accrocha maladroitement au plaid.
Et se retrouva à moitié étendu sur elle.
Le rire d'Emma s'éteignit doucement.
Le salon devint soudainement très silencieux.
Ils étaient proches.
Beaucoup trop proches.
Pour la première fois depuis longtemps, aucun des deux ne plaisantait.
Emma sentit son cœur accélérer.
Pas par peur.
Pas vraiment.
Par surprise.
Leurs regards se croisèrent.
Longtemps.
Plus longtemps qu'ils ne l'auraient dû.
Et quelque chose changea.
Comme si toutes les semaines passées ensemble.
Toutes les conversations.
Tous les silences.
Tous les après-midis.
Tous les soirs de cartes avec Audrey.
Venait de les rattraper d'un seul coup.
Romain leva doucement une main vers son visage.
Comme s'il lui laissait encore le temps de partir.
Mais Emma ne bougea pas.
Alors il l'embrassa.
Un vrai baiser.
Doux.
Hésitant.
Sincère.
Rien à voir avec celui de Martin.
Celui-ci ne cherchait rien à prouver.
Il n'avait pas de public.
Pas de musique.
Pas de spectacle.
Seulement eux.
Et lorsque leurs lèvres se séparèrent, le silence revint.
Encore plus lourd qu'avant.
Emma cligna des yeux.
Complètement déstabilisée.
Parce que pour la première fois depuis des mois...
Elle ne savait plus du tout ce qu'elle ressentait.

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