jeudi 25 juin 2026

LES AIMANTS - Chapitre 7

Chapitre 7 — La machine à rumeurs 

La soirée dansante de l’école secondaire n’avait rien d’extraordinaire au début.

Une salle décorée trop vite, des lumières colorées accrochées de travers, une musique qui faisait vibrer les murs plus qu’elle ne les remplissait.

Les élèves circulaient par petits groupes, comme toujours. Ceux qui dansaient vraiment. Ceux qui faisaient semblant. Et ceux qui observaient en attendant que le temps passe.

Emma, elle, oscillait entre les deux derniers.

Elle était venue avec Nadia et deux autres amies, mais dès les premières chansons, elle avait senti cette impression étrange d’être là sans vraiment y être.

Comme si quelque chose dans l’air était sur le point de basculer.


Puis elle l’avait vu.

Martin.

Il était là.

Dans cet univers temporaire où les règles semblaient différentes.

Il était appuyé contre le mur près de la piste, parlant avec des amis, riant trop facilement, comme s’il appartenait parfaitement à cet endroit.

Et dès qu’il avait levé les yeux et croisé les siens, Emma avait senti ce fil invisible se tendre entre eux.


Ils n’avaient pas beaucoup parlé au début.

Juste des regards.

Des passages près de la piste.

Des gestes qui semblaient anodins pour les autres, mais qui ne l’étaient pas pour eux.

— Tu danses ou tu fais juste du repérage? avait fini par dire Martin en s’approchant.

Emma avait roulé des yeux.

— Je “fais du repérage”, évidemment.

Il avait souri.

— Ça te va bien, le repérage.

Elle avait levé un sourcil.

— Ça veut dire quoi ça?

— Ça veut dire que t’as l’air de voir tout sans être dans le chaos.

Emma avait voulu répondre quelque chose d’intelligent.

Mais elle ne l’avait pas fait.


Plus tard dans la soirée, la musique avait changé.

Plus lente.

Plus collante.

Les groupes s’étaient dissous sur la piste de danse.

Et Emma s’était retrouvée à danser sans vraiment décider avec qui elle dansait.

Jusqu’à ce que Martin soit là.

Juste là.

Trop proche pour être accidentel.


— T’es venue avec quelqu’un? avait-il demandé.

— Avec des amies.

— Mhm.

Silence.

Puis il avait ajouté :

— T’as l’air ailleurs.

Emma avait soupiré.

— C’est juste la soirée. C’est… beaucoup.

Martin avait hoché la tête, comme s’il comprenait mieux qu’il ne le disait.


Ils avaient continué à danser.

Pas collés.

Pas distants.

Entre les deux.

Dans cet espace étrange où deux personnes se testent sans se l’avouer.


Et à un moment précis — impossible à situer dans la musique, dans le temps ou dans la logique — Martin avait simplement arrêté de parler.

Il l’avait regardée.

Vraiment regardée.

Et Emma avait senti que quelque chose se décidait sans mots.


Le baiser n’avait pas été spectaculaire.

Pas brusque.

Pas parfait.

Juste réel.

Un contact bref, hésitant au début, puis un peu plus assumé avant de se briser comme s’ils avaient tous les deux réalisé en même temps ce qu’ils venaient de faire.


Emma avait reculé légèrement.

— Ok… avait-elle soufflé.

Martin avait souri, un peu nerveux.

— Ouais… ok.

Et ils n’avaient pas vraiment reparlé tout de suite.

Comme si le silence était la seule façon de garder ça intact.


Plus tard dans la soirée, ils s’étaient séparés sans scène.

Sans promesse.

Sans plan.

Juste avec cette impression floue que quelque chose venait de commencer… ou de se compliquer.


Le lundi matin, Emma avait compris que le problème n’était pas ce qui s’était passé.

C’était ce que les autres avaient décidé d’en faire.


À l’école, rien n’était dit directement.

Mais tout était dit quand même.

Des regards.

Des rires étouffés.

Des conversations qui s’arrêtent quand elle passe.


— C’est elle, la fille de Martin…
— Paraît qu’ils ont couché ensemble…
— Il l’a dit à son équipe de hockey…
— Il paraît qu’il a dit qu’elle était…

Le mot tombait toujours pareil.

Toujours trop facilement.

Frigide.


Emma s’est figée dans le corridor.

Le reste des voix s’est brouillé.

Elle ne pouvait pas aller confronter Martin.

Il n’était pas là.

Pas dans son école.

Pas dans ses couloirs.

Juste dans ce vide qu’il avait laissé derrière lui.


Elle est sortie dehors à la pause sans vraiment décider de la direction.

Le froid lui a frappé le visage.

Elle a marché jusqu’à un banc, loin de tout.

Et elle est restée là, immobile, comme si bouger allait rendre tout ça plus réel.


C’est là que Romain est arrivé.

Sans urgence.

Sans pression.

Juste là.


— T’as l’air ailleurs, a-t-il dit doucement.

Emma n’a pas répondu tout de suite.

Parce que pour une fois, elle ne savait pas par où commencer.








jeudi 18 juin 2026

LES AIMANTS - Chapitre 6

 Chapitre 6 — Les aimants ne choisissent pas toujours la bonne force

Emma n’avait presque pas dormi.

Pas parce qu’elle était triste.
Pas parce qu’elle était heureuse non plus.

Plutôt parce que son cerveau refusait de se taire depuis le party.

Martin.

Son nom tournait en boucle, comme une chanson qu’on n’a pas choisie mais qui reste collée.

Elle regardait son téléphone toutes les cinq minutes. Rien.
Pas de message. Pas de snap. Pas même un “t’es bien rentrée?”

Évidemment, pensa-t-elle en se tournant dans son lit. Pourquoi il écrirait?

Mais une autre partie d’elle, plus dangereuse, plus naïve, insistait :
Parce que c’était spécial.


Au lunch, à l’école, ses amies étaient déjà en train de parler de tout… sauf de ce qui lui brûlait la langue.

— T’as vu les stories de Sarah?
— Le prof de maths a encore pété un câble.
— On va au centre d’achat vendredi?

Emma souriait aux bons endroits. Hochaient la tête. Riait même.

Mais à l’intérieur, elle était ailleurs.

Elle revoyait Martin adossé au mur, son rire trop facile, ses yeux qui revenaient toujours vers elle comme s’il y avait une force invisible entre eux.

Un genre de courant.

Un genre de… d’aimant.


— T’as l’air dans la lune, dit Nadia en s’asseyant en face d’elle.

Emma haussa les épaules.

— J’suis juste fatiguée.

Nadia plissa les yeux.

— Fatiguée ou en mode “je pense à quelqu’un depuis hier soir”?

Emma manqua presque de s’étouffer avec son jus.

— N’importe quoi.

Mais son sourire l’avait trahie.


Après les cours, en sortant de l’école, elle le vit.

Martin.

Appuyé près de la clôture, comme s’il attendait quelqu’un… ou comme s’il savait déjà qu’elle allait passer par là.

Son cœur a fait ce petit saut stupide qu’elle détestait.

— Hey, dit-il simplement quand elle s’approcha.

Juste ça.
Pas de grand discours. Pas de drama.

Mais Emma avait l’impression que ça prenait toute la place du monde.

— Hey… répondit-elle.

Silence.

Pas gênant.
Pire que ça.

Chargé.


— T’as bien dormi? demanda-t-il finalement.

— Pas vraiment.

Il sourit, comme si cette réponse lui plaisait.

— Moi non plus.

Et là, quelque chose a changé.
Pas dans le décor. Pas dans les gens autour.

Entre eux.

Comme si la distance entre leurs deux silences venait de disparaître d’un coup.


— C’était weird hier soir, dit Emma plus doucement.

— Ouais, confirma-t-il.

Pause.

Puis il ajouta :

— Mais pas dans le mauvais sens.

Emma le regarda.

— Dans quel sens alors?

Martin haussa les épaules, mais ses yeux, eux, ne fuyaient pas.

— Dans le sens où… j’arrêtais pas de revenir à toi dans ma tête.

Emma sentit son estomac se contracter.

Pas une alarme.

Pas un danger.

Plutôt un glissement.

Comme quelque chose qui tombe en place sans demander la permission.


Le silence revint.

Mais cette fois, il était différent.

Moins vide.

Plus lourd.

Plus vrai.


— On se reverra au prochain party? demanda Emma finalement, comme si c’était une question normale.

Martin eut un petit rire.

— On va se revoir avant ça, j’espère.

Elle sentit son visage chauffer.

— Ah ouais?

— Ouais.

Simple. Direct.

Comme une évidence qu’il ne jugeait même pas nécessaire d’expliquer.


Quand Emma s’éloigna enfin, elle ne se retourna pas.

Mais elle savait.

Elle savait déjà que quelque chose venait de commencer.

Et que cette fois… ce n’était plus juste dans sa tête.






jeudi 11 juin 2026

LES AIMANTS - Chapitre 5

 Chapitre 5 — Faire semblant

Au début, Romain ne remarque rien.

Pourquoi le remarquerait-il ?

Emma est toujours là.

Toujours dans l'autobus.

Toujours dans les corridors.

Toujours prête à rire à ses blagues de gars qui se trouve plus drôle qu'il ne l'est réellement.

En apparence, rien n'a changé.

En apparence seulement.

Parce qu'à l'intérieur, Emma a pris une décision.

Elle va arrêter d'espérer.

Arrêter d'attendre.

Arrêter de construire des histoires avec quelqu'un qui est amoureux d'une autre fille.

C'est simple.

Enfin...

Sur papier.


Puis Martin arrive.

Et soudainement, ça devient beaucoup plus facile.


C'est encore un party.

Parce qu'à quinze ans, toutes les histoires importantes semblent commencer dans un sous-sol beaucoup trop rempli de monde.

Emma n'avait même pas envie d'y aller.

Mais Nadia l'a pratiquement traînée par les cheveux.

— Tu passes ton temps à broyer du noir. Tu viens.

— Je ne broie pas du noir.

— Emma. Tu regardes dans le vide depuis trois semaines.

— J'aime le vide.

— Tu viens.


Nadia est arrivée dans la vie d'Emma quelques mois plus tôt.

Grande gueule.

Drôle.

Incapable de garder un secret plus de douze minutes.

Et surtout...

Complètement folle de Médéric.

Complètement.

Désespérément.

Ridiculement.

— Il est tellement beau.

— Il t'a parlé trois fois.

— Trois fois importantes.

— Une des trois fois, il t'a demandé de lui passer le ketchup.

— C'était romantique.

Emma éclate de rire.

Et pour la première fois depuis longtemps...

Ça fait du bien.


C'est Nadia qui aperçoit Martin la première.

— Oh.

— Quoi ?

— Le gars près de la table de billard.

Emma tourne la tête.

Et le voit.

Grand.

Brun.

Épaules larges.

Le genre de gars qui semble avoir passé sa vie dans une aréna.

Ce qui s'avère être exactement le cas.


Martin joue au hockey dans une école voisine.

Il est drôle.

Pas prétentieux.

Pas compliqué.

Il parle à Emma comme si elle était la seule personne dans la pièce.

Et surtout...

Il n'est pas Romain.


Pendant des semaines, ils se parlent.

Puis ils se voient.

Puis ils se fréquentent.

Puis Emma tombe amoureuse.

Pour vrai.

Ou du moins assez pour que quelque chose change.

Quelque chose d'important.


Elle pense moins à Romain.

Beaucoup moins.

Parfois même pas du tout.

Et ça...

Ça dérange quelqu'un.


Romain.


Au début, ce sont de petits commentaires.

— Tu textes encore ton joueur de hockey ?

— Oui.

— Ça doit être passionnant.

Puis :

— Tu le vois encore ce week-end ?

— Oui.

— Vous passez beaucoup de temps ensemble.

Puis :

— Tu trouves pas que ça va vite ?


Emma ne comprend pas.

Ou plutôt...

Elle comprend très bien.

Mais refuse d'y croire.

Parce que Romain est avec Marilou.

Parce que Romain a choisi Marilou.

Parce que Romain n'a absolument aucun droit d'avoir une opinion sur Martin.

Aucun.


Puis arrive la journée où tout explose.


La cafétéria est bondée.

Des centaines d'élèves.

Du bruit partout.

Emma est assise sur une table avec Nadia.

Elles rient.

Parlent de Martin.

Encore.

Évidemment.

— Il m'a appelée hier soir.

— Pendant combien de temps ?

— Deux heures.

— Deux heures ?

— Je sais.

— T'es rendue gossante.

Emma rit.

Puis elle aperçoit Romain qui approche.

Son visage est fermé.

Mauvais signe.

Très mauvais signe.


— Faut vraiment que tu parles juste de lui ?

demande-t-il.

Le sourire d'Emma disparaît.

— Pardon ?

— Ça fait des semaines.

Martin par-ci.

Martin par-là.

Martin.

Martin.

Martin.


Nadia regarde autour.

Comprend immédiatement qu'elle assiste à quelque chose.

Et décide de ne surtout pas intervenir.


— Ça te regarde pas.

dit Emma calmement.

— Ah non ?

— Non.

— Je pense que oui.


Le silence tombe autour de leur table.

Quelques élèves commencent à écouter.


Emma sent sa colère monter.

— Depuis quand ?

— Depuis que t'es plus la même.

— Peut-être parce que je suis heureuse.


Cette phrase-là frappe plus fort qu'elle le voulait.

Elle le voit.

Dans ses yeux.

Une seconde.

Une seule.


Puis il attrape le verre d'eau posé près de lui.

Et avant même que son cerveau ait le temps de comprendre...

Il le renverse sur les cuisses d'Emma.


L'eau froide traverse immédiatement son jean.

La cafétéria entière fige.


Une seconde.

Deux secondes.


Puis...

CLAC.

La gifle résonne dans toute la pièce.


Romain reste figé.

Emma aussi.

Sa main brûle.

Mais pas autant que sa colère.


— Ne me refais plus jamais ça.

Jamais.


Puis elle descend de la table.

Attrape son sac.

Et quitte.

Sous le silence complet de la cafétéria.


Le lendemain matin...

Emma ne s'assoit pas au troisième banc.

Pour la première fois depuis des mois.


Elle marche jusqu'au fond.

Et s'assoit avec Nadia.


Quand Romain monte dans l'autobus, son regard cherche automatiquement vers l'avant.

Puis vers l'arrière.

Puis trouve Emma.


Mais elle ne le regarde même pas.


Le lendemain.

Même chose.

Le surlendemain.

Encore.


Les jours deviennent des semaines.

Les semaines deviennent des mois.


Plus de conversations.

Plus de blagues.

Plus de regards.

Plus rien.


Emma découvre que Nadia est une amie exceptionnelle.

Le genre qui reste.

Le genre qui écoute.

Le genre qui te fait rire alors que tu pensais en être incapable.


Et pendant que Nadia continue d'être follement amoureuse de Médéric...

Emma continue de construire sa vie sans Romain.


Enfin...

C'est ce qu'elle essaie de faire.

Parce que parfois, dans l'autobus, quand elle l'aperçoit au loin...

Quand elle voit son profil par la fenêtre...

Quand elle entend son rire...

Une petite partie d'elle se souvient encore.


Et parfois...

Quand Romain pense qu'elle ne regarde pas...

Il la regarde aussi.

Comme s'il avait perdu quelque chose.

Quelque chose qu'il n'avait jamais cru pouvoir perdre.


Mais aucun des deux n'est prêt à faire le premier pas.

Et le silence continue de grandir entre eux.

Jour après jour.

Semaine après semaine.

Comme un fossé impossible à traverser.

Pour l'instant.





jeudi 4 juin 2026

LES AIMANTS - Chapitre 4

 Chapitre 4 — Le mauvais moment #1

Emma aurait dû le voir venir.

Sérieusement.

Tout le monde l'avait vu venir.

Même probablement le concierge de l'école.

Quand Romain avait demandé son avis sur Marilou quelques semaines plus tôt, quelque chose dans sa voix avait changé.

Pas beaucoup.

Juste assez.

Assez pour qu'Emma comprenne que cette fois, ce n'était pas juste une fille parmi d'autres.

Et malgré tout...

Une partie d'elle avait espéré.

Parce que l'espoir est stupide comme ça.


Les semaines passent.

L'autobus continue.

Les corridors continuent.

Les blagues continuent.

Romain continue d'être Romain.

Et Emma continue de faire semblant.

Elle devient même excellente.

Tellement excellente qu'elle réussit parfois à se convaincre elle-même.

On est juste amis.

Ça va passer.

Je vais finir par rencontrer quelqu'un d'autre.

Mensonges.

Tous des mensonges.


Le vendredi soir arrive avec un party organisé dans le sous-sol d'une maison dont les parents ont eu la brillante idée de partir pour la fin de semaine.

Une centaine d'adolescents prennent ça comme une invitation officielle au chaos.

Emma hésite à y aller.

Puis finit par accepter.

Parce que Romain va être là.

Ce qui est une excellente raison.

Et une terrible raison.


Quand elle arrive, la musique fait vibrer les murs.

Il y a du monde partout.

Dans les escaliers.

Dans la cuisine.

Dans le salon.

Sur les divans.

Elle reconnaît quelques visages.

Puis elle aperçoit Médéric.

Le frère de Romain.

Adossé à un mur.

Les bras croisés.

Comme toujours.

— Salut, Emma.

— Salut.

— Tu cherches mon frère ?

Emma manque s'étouffer.

— Non.

Médéric arque un sourcil.

— Ben oui.

Puis il repart avec un sourire en coin.

Premier sourire qu'elle lui voit depuis des mois.

Et évidemment, c'est pour se moquer d'elle.


Elle trouve finalement Romain près de la cuisine.

Et pendant quelques secondes...

Tout est normal.

Ils rient.

Ils parlent.

Ils se taquinent.

Comme d'habitude.

Comme toujours.

Comme si son cœur n'était pas constamment en train de faire des acrobaties autour de lui.

Puis Marilou arrive.

Et l'ambiance change.

Pas brusquement.

Pas dramatiquement.

Juste assez pour qu'Emma le sente.

Comme un changement de température dans une pièce.

Marilou touche le bras de Romain.

Romain sourit.

Marilou rit.

Romain la regarde un peu trop longtemps.

Emma comprend.

Avant même que quoi que ce soit arrive.

Elle comprend.


Une heure plus tard, elle est dans la cour arrière avec quelques amis.

L'air frais lui fait du bien.

Elle commençait à manquer d'oxygène à l'intérieur.

Quelqu'un raconte une histoire.

Quelqu'un d'autre rit trop fort.

Emma fait semblant d'écouter.

Puis elle tourne la tête.

Par hasard.

Simplement par hasard.

Et elle les voit.

Romain.

Et Marilou.

Sous les lumières suspendues de la galerie.

À quelques mètres à peine.

Ils s'embrassent.


Le monde ne s'arrête pas.

C'est ça le pire.

Dans les films, il y a toujours quelque chose.

Une musique dramatique.

Un ralenti.

Une pluie soudaine.

Quelque chose.

Dans la vraie vie ?

Rien.

Le monde continue.

Les gens parlent.

Les feuilles bougent dans les arbres.

Quelqu'un ouvre une canette.

Et pourtant...

Emma a l'impression que quelque chose vient de mourir.

Là.

Maintenant.

Sous ses yeux.


Elle détourne le regard.

Immédiatement.

Avant que quelqu'un remarque.

Avant même que son propre visage la trahisse.

Parce qu'Emma ne pleure pas.

Pas ici.

Pas devant eux.

Pas pour ça.


Le lundi suivant, Romain monte dans l'autobus.

Comme d'habitude.

S'assoit à côté d'elle.

Comme d'habitude.

Son épaule touche la sienne.

Comme d'habitude.

Mais rien n'est pareil.

Plus rien.

— Salut, Emma.

— Salut.

— T'as passé une belle fin de semaine ?

— Oui.

Mensonge.

— Toi ?

Son sourire apparaît immédiatement.

Le sourire d'un gars qui vit quelque chose de nouveau.

Quelque chose d'excitant.

Quelque chose qu'Emma déteste déjà.

— Ouais.

Et elle sait.

Sans même qu'il le dise.


Il lui raconte tout.

Pas parce qu'il est cruel.

Justement.

Parce qu'il lui fait confiance.

Parce qu'il la considère comme sa meilleure amie.

Parce qu'il ne réalise pas qu'à chaque phrase, il lui plante un couteau entre les côtes.

— Je pense que je vais lui demander de sortir avec moi.

Emma regarde par la fenêtre.

Les champs défilent.

Les arbres défilent.

Sa vie défile probablement aussi.

— Ah oui ?

— Ouais.

Je pense que ça pourrait être sérieux.


Sérieux.

Le mot résonne dans sa tête toute la journée.

Sérieux.

Comme une condamnation.


Quelques semaines plus tard, c'est officiel.

Romain et Marilou sont ensemble.

Tout le monde le sait.

Les corridors bourdonnent de la nouvelle.

Et Emma ?

Emma sourit.

Félicite Romain.

Fait des blagues.

Agit exactement comme une amie devrait agir.

Une performance digne d'un Oscar.


Le soir, seule dans sa chambre...

C'est une autre histoire.

Elle regarde le plafond pendant des heures.

Elle repasse chaque moment.

Chaque sourire.

Chaque regard.

Chaque seconde où elle avait cru, même un peu, que quelque chose pouvait exister entre eux.

Puis elle se sent ridicule.

Parce que rien n'avait jamais existé.

Rien.

Sauf dans sa tête.


Le lendemain matin, elle monte dans l'autobus.

Troisième banc.

Comme toujours.

Romain s'assoit à côté d'elle.

Comme toujours.

Et pour la première fois depuis leur rencontre...

Emma construit un mur.

Invisible.

Parfait.

Glacial.

Un mur que personne ne voit.

Surtout pas lui.

Parce que si son cœur vient de se briser...

Romain ne le saura jamais.

Jamais.






Les Aimants - Chapitre 10

  Chapitre 10 — Le silence entre deux personnes Emma se redressa lentement sur le divan. Le film continuait. Quelqu'un parlait à l...