Chapitre 8 — Le bruit après la tempête
Les rumeurs ne disparaissent pas.
Elles changent juste de forme.
Emma l’avait compris dès le deuxième jour.
Le premier jour, c’était choquant.
Le deuxième, c’était
répétitif.
Le troisième… c’était installé.
Comme un meuble que personne n’avait demandé mais que tout le monde utilisait quand même.
Nadia avait essayé de comprendre.
— Mais c’est n’importe quoi, Emma. T’as pas à écouter ça.
Emma avait haussé les épaules.
— Je l’écoute pas.
Mais ce n’était pas vrai.
On n’a pas besoin d’écouter quelque chose pour que ça reste dans la tête.
Dans les corridors, les mots arrivaient par morceaux.
Jamais complets.
Toujours assez forts pour faire mal, jamais assez clairs pour être confrontés.
— C’est elle…
— Il l’a raconté aux gars…
—
Genre, il était déçu…
Et chaque fois, Emma avait l’impression que sa peau devenait trop petite pour ce qu’elle devait contenir.
Elle avait commencé à marcher plus vite dans l’école.
À éviter certains couloirs.
À choisir des chemins plus longs juste pour éviter les groupes.
Pas parce qu’elle avait peur.
Parce qu’elle était fatiguée.
Romain, lui, ne posait pas de questions.
Il apparaissait après l’école comme une habitude.
Toujours au même endroit.
Toujours au bon moment.
— Viens, avait-il dit un après-midi en lui tendant son écouteur.
Emma l’avait regardé.
— Pour quoi?
— Pour marcher. Juste marcher.
Et elle avait fini par accepter.
Sans enthousiasme.
Sans refus.
Juste… par inertie.
Ils avaient marché longtemps ce jour-là.
Sans parler au début.
Puis un peu.
Puis plus naturellement.
Romain racontait des choses inutiles.
Des anecdotes sur ses profs.
Des souvenirs de hockey.
Des pensées qui ne demandaient rien en retour.
Et Emma, sans s’en rendre compte, répondait parfois.
Chez elle, les choses avaient commencé à changer doucement.
Romain était passé d’“invité” à “présence”.
Il arrivait après l’école, posait son sac, et s’installait dans le salon comme si c’était normal.
— Tu veux du jus? demandait la mère d’Emma.
— Oui, merci Madame Audrey, répondait-il toujours avec politesse.
Et Audrey l’adorait déjà.
— Il est tellement respectueux, lui, disait-elle en passant.
Emma levait les yeux au ciel sans répondre.
Ils écoutaient de la musique.
Parfois des films jouaient sans être vraiment regardés.
Parfois ils parlaient.
Parfois non.
Et le silence entre eux n’était jamais lourd.
C’était nouveau pour Emma.
Un soir, ils ont joué aux cartes avec Audrey.
Romain était étonnamment bon joueur.
— Tu triches, avait lancé Emma sans conviction.
— Je suis juste stratégique, avait-il répondu en souriant.
Audrey riait beaucoup ce soir-là.
Trop, même.
Emma, elle, observait.
Toujours un peu en retrait.
Comme si elle regardait sa propre vie de l’extérieur.
Quand elle montait se coucher, Romain restait souvent en bas.
Et elle entendait leurs voix.
Romain et sa mère.
Parler longtemps.
Rire parfois.
Comme si le temps ne comptait pas.
Un soir, en passant devant les escaliers, elle avait entendu :
— Elle fait semblant d’être solide, mais elle encaisse tout.
La voix de Romain.
Puis celle de sa mère :
— Elle est plus sensible qu’elle veut le montrer.
Emma était restée immobile une seconde.
Puis elle avait continué à monter.
Sans commentaire.
Le lendemain, Romain était encore là.
Comme toujours.
Mais quelque chose avait changé.
Pas chez lui.
Chez elle.
Une sorte de fatigue différente.
Moins bruyante.
Plus vide.
— T’as pas besoin de tout porter toute seule, avait-il dit doucement en la regardant.
Emma avait soupiré.
— Je porte rien.
Silence.
Puis elle avait ajouté :
— J’essaie juste d’oublier.
Romain n’avait pas répondu tout de suite.
Et dans ce silence-là, il y avait quelque chose de nouveau.
Quelque chose qui n’avait pas encore de nom.
Emma, elle, n’en voulait aucun.
Ni explication.
Ni réparation.
Ni nouvelle histoire.
Juste du calme.
Mais certaines présences ne demandent pas la permission pour rester.
Et sans le savoir encore, Romain venait de commencer à tomber.
Pendant qu’Emma, elle, faisait tout pour ne rien ressentir du tout.

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