jeudi 6 août 2026

Les Aimants - Chapitre 13

 Chapitre 13 — L'Alberta, ou presque

Cela faisait quatre semaines.

Quatre longues semaines.

Vingt-huit jours.

Et Emma détestait toujours l'Alberta.



Pas l'Alberta comme telle.

Les montagnes étaient magnifiques.

Les grands champs dorés aussi.

Les couchers de soleil semblaient durer des heures.

Le petit village où elle habitait était charmant.



Le problème, c'était qu'elle n'avait jamais demandé à être là.

Chaque soir, vers huit heures, le téléphone sonnait à la maison des Lebel.

Et chaque soir, ses parents savaient exactement ce qui allait suivre.

— Faites-moi revenir.

— Bonsoir à toi aussi, Emma, répondait Audrey.

— Je suis sérieuse.

— Nous aussi.

Tu restes.



Emma poussait un soupir dramatique.

— Je déteste ça ici.

— Ça fait quatre semaines que tu nous dis ça.

— Parce que ça fait quatre semaines que c'est vrai.

Son père riait dans l'arrière-plan.

— Tu survivras.

— Non.

— Oui.

— Non.

— Oui.

Le même argument.

Tous les soirs.



Emma s'était fait quelques amies.

Des filles gentilles.

Drôles même.

Elle mangeait avec elles.

Sortait parfois avec elles.

Participait aux activités.



Mais elle avait constamment l'impression d'être dans la mauvaise vie.

Comme si quelqu'un l'avait déposée dans l'histoire de quelqu'un d'autre.

Elle ne s'intégrait pas vraiment.

Elle ne voulait pas vraiment s'intégrer.



Elle voulait rentrer.

Et cela n'avait absolument rien à voir avec le fait que Romain lui avait déclaré son amour quelques minutes avant son départ.

Absolument rien.

Enfin...

C'est ce qu'elle essayait de se convaincre.



Parce que lorsqu'elle se couchait le soir...

Lorsqu'elle regardait le plafond de sa chambre...

Lorsqu'elle se réveillait le matin...

C'était toujours la même scène qui revenait.



Toujours.

Comme un film dont elle connaissait chaque réplique.



L'été avait pourtant été parfait.

Ou presque.

Elle travaillait.

Gardait la petite cocotte.

Et Romain était redevenu Romain.

Son ami.

Son meilleur ami.

Ils passaient leurs journées ensemble.

Ils promenaient la poussette.

Marchaient pendant des kilomètres.

S'arrêtaient au parc.

Faisaient rire la petite.

Parfois, Emma les observait dans la vitre d'un commerce ou dans le reflet d'une voiture.

Elle.

Romain.

La poussette.

Et pendant une seconde...

Elle avait l'impression de voir une famille.

Une toute petite famille improvisée.

Puis elle secouait la tête.

Parce qu'ils étaient amis.

Point.



La veille de son départ, ils avaient passé la soirée dans sa chambre.

Comme des dizaines de fois auparavant.

Étendus sur son lit.

La musique jouant doucement dans le fond.

Romain avait les mains derrière la tête.

Emma regardait le plafond.

— Je vais peut-être m'ennuyer.

Emma sourit.

— Peut-être?

— Un peu.

— Juste un peu?

— Je vais surtout apprécier ma liberté retrouvée.

— Ah oui?

— Plus personne pour me parler sans arrêt.

— T'es chanceux.

— Plus personne pour m'obliger à marcher trois heures avec une poussette.

— Pauvre toi.

— Plus personne pour me corriger quand je me trompe.

Emma lui donna un coup de coussin.

— Je te corrige pas.

— Exactement ce qu'une personne qui corrige les gens dirait.

Elle éclata de rire.

Alors il commença à la chatouiller.

— Non!

— Oui.

— Romain!

— Oui, Emma?

— Arrête!

Elle riait déjà.



Puis soudain, une pensée lui traversa l'esprit.

— Hey!

Tu te souviens comment ça finit quand tu me chatouilles?

Romain s'immobilisa.

Le souvenir du baiser traversa immédiatement leurs deux esprits.

— T'inquiète. Je sais.

Sa voix était plus douce maintenant.

— Je recommencerai plus.



Emma sentit quelque chose se serrer dans sa poitrine.

— Pourquoi?

Romain haussa les épaules.

— Je voudrais pas te perdre comme amie encore une fois.

Le mot amie.

Toujours ce mot.



Puis il se redressa.

Ébouriffa ses cheveux comme il le faisait souvent.

Et l'attira contre lui.

Pour un câlin.

Un simple câlin.

Du moins au début.

Parce qu'aucun des deux ne semblait vouloir le terminer.



Emma sentit son cœur ralentir.

Ou accélérer.

Elle n'en était plus certaine.



Elle connaissait l'odeur de son chandail.

La chaleur de ses bras.

La façon dont il la serrait.

Tout était familier.

Trop familier.

Trop confortable.

Trop parfait.



Ils restèrent ainsi plusieurs secondes.

Peut-être même une minute entière.

Et pendant ce temps...



Leurs pensées se ressemblaient beaucoup plus qu'ils ne l'auraient cru.

Ah que je t'aime toi.

Mais aucun des deux ne le dit.

Parce que certains sentiments semblent trop dangereux lorsqu'ils deviennent réels.



Le lendemain matin arriva beaucoup trop vite.

L'autobus qui devait l'amener à l'aéroport attendait déjà.

Toute sa famille était là.

Son père.

Sa mère.

Ses frères.

Sa mamie.



Et Nadia.

Évidemment Nadia.

— Si tu rencontres un cowboy sexy, appelle-moi.

— Nadia...

— Je suis sérieuse.

— Tu devrais peut-être commencer par rencontrer Médéric.

— Pourquoi tout le monde me dit ça?!

Emma éclata de rire.



Puis les adieux commencèrent.

Les câlins.

Les recommandations.

Les "amuse-toi".

Les "sois prudente".

Les "écris-nous".

Les "appelle-moi".



Et pendant tout ce temps...

Romain restait un peu à l'écart.

Les mains dans les poches.

La tête baissée.

Comme s'il essayait de cacher quelque chose.

Comme s'il menait un combat contre lui-même.



Parce qu'il avait le cœur trop plein.

Trop plein de vérité.

Trop plein de mots.

Et plus le départ approchait...

Plus il savait qu'il allait les regretter s'il ne les disait pas.



Finalement, ce fut son tour.

Emma s'approcha.

— Prends soin de toi l’ami.

— Toi aussi.

Ils s'étreignirent.

Longtemps.

Comme la veille.



Puis Emma commença à se dégager.

L'autobus attendait.

Le chauffeur regardait déjà sa montre.



Mais au moment où elle s'éloignait...

Romain la retint.

Doucement.

Juste assez pour la faire se retourner.

Son cœur battait tellement fort qu'il avait l'impression que tout le monde pouvait l'entendre.

— Romain?

Il avala difficilement.

Puis, enfin.

Il arrêta d'avoir peur.



— Je sais que j'ai probablement pas le droit de te dire ça.

Emma sentit son souffle se bloquer.

— Mais je suis amoureux de toi.

Le monde sembla s'arrêter.

Plus de bruit.

Plus de gens.

Plus d'autobus.



Seulement lui.

Et ses yeux.



— Je suis amoureux de toi, Emma.

Sa voix tremblait légèrement.

— Pis je veux être avec toi.

Le silence qui suivit fut interminable.

Parce que tout ce qu'Emma avait passé des mois à éviter venait de prendre vie devant elle.



Et maintenant, à plus de trois mille kilomètres de lui...

Dans un petit village perdu entre Edmonton et Calgary...

C'était exactement cette phrase qui refusait de la laisser tranquille.



Je suis amoureux de toi.

Pis je veux être avec toi.



Et pour la première fois depuis son arrivée en Alberta...

Emma commençait à se demander si ce n'était pas son cœur qui était resté au Québec.



À suivre... ❤️🍁✈️





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