ROMAN - LES AIMANTS - Chapitre 5

 Chapitre 5 — Faire semblant

Au début, Romain ne remarque rien.

Pourquoi le remarquerait-il ?

Emma est toujours là.

Toujours dans l'autobus.

Toujours dans les corridors.

Toujours prête à rire à ses blagues de gars qui se trouve plus drôle qu'il ne l'est réellement.

En apparence, rien n'a changé.

En apparence seulement.

Parce qu'à l'intérieur, Emma a pris une décision.

Elle va arrêter d'espérer.

Arrêter d'attendre.

Arrêter de construire des histoires avec quelqu'un qui est amoureux d'une autre fille.

C'est simple.

Enfin...

Sur papier.


Puis Martin arrive.

Et soudainement, ça devient beaucoup plus facile.


C'est encore un party.

Parce qu'à quinze ans, toutes les histoires importantes semblent commencer dans un sous-sol beaucoup trop rempli de monde.

Emma n'avait même pas envie d'y aller.

Mais Nadia l'a pratiquement traînée par les cheveux.

— Tu passes ton temps à broyer du noir. Tu viens.

— Je ne broie pas du noir.

— Emma. Tu regardes dans le vide depuis trois semaines.

— J'aime le vide.

— Tu viens.


Nadia est arrivée dans la vie d'Emma quelques mois plus tôt.

Grande gueule.

Drôle.

Incapable de garder un secret plus de douze minutes.

Et surtout...

Complètement folle de Médéric.

Complètement.

Désespérément.

Ridiculement.

— Il est tellement beau.

— Il t'a parlé trois fois.

— Trois fois importantes.

— Une des trois fois, il t'a demandé de lui passer le ketchup.

— C'était romantique.

Emma éclate de rire.

Et pour la première fois depuis longtemps...

Ça fait du bien.


C'est Nadia qui aperçoit Martin la première.

— Oh.

— Quoi ?

— Le gars près de la table de billard.

Emma tourne la tête.

Et le voit.

Grand.

Brun.

Épaules larges.

Le genre de gars qui semble avoir passé sa vie dans une aréna.

Ce qui s'avère être exactement le cas.


Martin joue au hockey dans une école voisine.

Il est drôle.

Pas prétentieux.

Pas compliqué.

Il parle à Emma comme si elle était la seule personne dans la pièce.

Et surtout...

Il n'est pas Romain.


Pendant des semaines, ils se parlent.

Puis ils se voient.

Puis ils se fréquentent.

Puis Emma tombe amoureuse.

Pour vrai.

Ou du moins assez pour que quelque chose change.

Quelque chose d'important.


Elle pense moins à Romain.

Beaucoup moins.

Parfois même pas du tout.

Et ça...

Ça dérange quelqu'un.


Romain.


Au début, ce sont de petits commentaires.

— Tu textes encore ton joueur de hockey ?

— Oui.

— Ça doit être passionnant.

Puis :

— Tu le vois encore ce week-end ?

— Oui.

— Vous passez beaucoup de temps ensemble.

Puis :

— Tu trouves pas que ça va vite ?


Emma ne comprend pas.

Ou plutôt...

Elle comprend très bien.

Mais refuse d'y croire.

Parce que Romain est avec Marilou.

Parce que Romain a choisi Marilou.

Parce que Romain n'a absolument aucun droit d'avoir une opinion sur Martin.

Aucun.


Puis arrive la journée où tout explose.


La cafétéria est bondée.

Des centaines d'élèves.

Du bruit partout.

Emma est assise sur une table avec Nadia.

Elles rient.

Parlent de Martin.

Encore.

Évidemment.

— Il m'a appelée hier soir.

— Pendant combien de temps ?

— Deux heures.

— Deux heures ?

— Je sais.

— T'es rendue gossante.

Emma rit.

Puis elle aperçoit Romain qui approche.

Son visage est fermé.

Mauvais signe.

Très mauvais signe.


— Faut vraiment que tu parles juste de lui ?

demande-t-il.

Le sourire d'Emma disparaît.

— Pardon ?

— Ça fait des semaines.

Martin par-ci.

Martin par-là.

Martin.

Martin.

Martin.


Nadia regarde autour.

Comprend immédiatement qu'elle assiste à quelque chose.

Et décide de ne surtout pas intervenir.


— Ça te regarde pas.

dit Emma calmement.

— Ah non ?

— Non.

— Je pense que oui.


Le silence tombe autour de leur table.

Quelques élèves commencent à écouter.


Emma sent sa colère monter.

— Depuis quand ?

— Depuis que t'es plus la même.

— Peut-être parce que je suis heureuse.


Cette phrase-là frappe plus fort qu'elle le voulait.

Elle le voit.

Dans ses yeux.

Une seconde.

Une seule.


Puis il attrape le verre d'eau posé près de lui.

Et avant même que son cerveau ait le temps de comprendre...

Il le renverse sur les cuisses d'Emma.


L'eau froide traverse immédiatement son jean.

La cafétéria entière fige.


Une seconde.

Deux secondes.


Puis...

CLAC.

La gifle résonne dans toute la pièce.


Romain reste figé.

Emma aussi.

Sa main brûle.

Mais pas autant que sa colère.


— Ne me refais plus jamais ça.

Jamais.


Puis elle descend de la table.

Attrape son sac.

Et quitte.

Sous le silence complet de la cafétéria.


Le lendemain matin...

Emma ne s'assoit pas au troisième banc.

Pour la première fois depuis des mois.


Elle marche jusqu'au fond.

Et s'assoit avec Nadia.


Quand Romain monte dans l'autobus, son regard cherche automatiquement vers l'avant.

Puis vers l'arrière.

Puis trouve Emma.


Mais elle ne le regarde même pas.


Le lendemain.

Même chose.

Le surlendemain.

Encore.


Les jours deviennent des semaines.

Les semaines deviennent des mois.


Plus de conversations.

Plus de blagues.

Plus de regards.

Plus rien.


Emma découvre que Nadia est une amie exceptionnelle.

Le genre qui reste.

Le genre qui écoute.

Le genre qui te fait rire alors que tu pensais en être incapable.


Et pendant que Nadia continue d'être follement amoureuse de Médéric...

Emma continue de construire sa vie sans Romain.


Enfin...

C'est ce qu'elle essaie de faire.

Parce que parfois, dans l'autobus, quand elle l'aperçoit au loin...

Quand elle voit son profil par la fenêtre...

Quand elle entend son rire...

Une petite partie d'elle se souvient encore.


Et parfois...

Quand Romain pense qu'elle ne regarde pas...

Il la regarde aussi.

Comme s'il avait perdu quelque chose.

Quelque chose qu'il n'avait jamais cru pouvoir perdre.


Mais aucun des deux n'est prêt à faire le premier pas.

Et le silence continue de grandir entre eux.

Jour après jour.

Semaine après semaine.

Comme un fossé impossible à traverser.

Pour l'instant.





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