Chapitre 11 — Sophie Turmel
Ça faisait presque deux mois.
Deux mois que Romain et Emma étaient devenus des étrangers polis.
Pas complètement étrangers.
Juste... suffisamment.
À l'école, ils échangeaient parfois un petit salut.
Un signe de tête.
Un « salut ».
Un « ça va? ».
Un « ouais, toi? ».
Puis chacun repartait de son côté.
C'était tout.
Le soir, il ne passait plus chez elle.
Le salon semblait plus vide.
Les parties de cartes avec Audrey avaient disparu.
Les conversations qui montaient du rez-de-chaussée quand Emma allait se coucher n'existaient plus.
Sa mère le remarquait aussi.
— Ça fait longtemps qu'on a pas vu Romain.
Emma faisait semblant de ne pas comprendre.
— J'imagine qu'il est occupé.
Audrey levait parfois un sourcil.
Mais elle ne disait rien.
Emma, elle, refusait toujours de réfléchir à la vraie raison.
Parce qu'elle la connaissait.
Elle avait repoussé Romain.
Encore et encore.
Jusqu'à ce qu'il cesse d'essayer.
Et maintenant qu'il avait cessé...
Quelque chose lui manquait.
Quelque chose qu'elle refusait encore de nommer.
Ce vendredi-là, par contre, elle n'avait pas envie de penser.
Il y avait un party à l'aréna.
Les partys de tournoi de hockey étaient légendaires.
Tout le monde le savait.
Les joueurs.
Les étudiants.
Les anciens élèves.
Les parents.
Les frères.
Les sœurs.
Même des gens qui n'avaient aucun lien avec le hockey finissaient par s'y retrouver.
C'était le genre de soirée où toute la ville semblait se donner rendez-vous au même endroit.
La musique jouait fort.
Les lumières colorées tournaient au plafond.
Des groupes se formaient partout.
Des gens riaient.
Dansaient.
Flirtaient.
Emma était assise avec Nadia et quelques amies dans un coin de la salle.
Comme à leur habitude, elles observaient les gens.
— Lui, c'est un 8.
— Non. Un solide 6.
— Un 6?!
— Regarde sa moustache.
Le groupe éclata de rire.
— Celui-là? demanda Nadia.
— Trop sûr de lui.
— Celui-là?
— Trop petit.
— Celui-là?
— Brocoli.
Les filles rirent encore.
Puis Emma aperçut quelqu'un au loin.
Grand.
Épaules larges.
Cheveux foncés.
Elle plissa légèrement les yeux.
— Oh...
— Quoi? demanda Nadia.
— Rien.
Le garçon avançait dans leur direction.
Et plus il se rapprochait...
Plus son visage devenait clair. Plus son profil devenait familier.
Jusqu'à ce qu'elle le reconnaisse complètement.
Romain.
Son cœur fit un drôle de mouvement.
Petit.
Rapide.
Traître.
Parce que sa première pensée fut :
Il est beau.
Une pensée tellement spontanée qu'elle en fut elle-même agacée.
Après deux mois.
Après tout ça.
Elle le trouvait encore beau.
Très beau même.
Elle détourna les yeux.
Puis les releva aussitôt.
Parce qu'elle voulait quand même le regarder.
Il s'approchait de leur groupe.
Emma sentit un sourire apparaître malgré elle.
Un vrai sourire.
Le premier qui lui était destiné depuis longtemps.
Elle était prête à lui dire bonjour.
Peut-être même à discuter un peu.
Mais elle n'en eut jamais l'occasion.
Une silhouette blonde surgit de nulle part.
Et se jeta littéralement dans les bras de Romain.
— ROMAIN!
Sophie Turmel.
Évidemment.
Emma sentit immédiatement son sourire disparaître.
Sophie portait une robe si courte qu'Emma se demanda honnêtement comment elle faisait pour s'asseoir.
Ses cheveux blonds impeccables retombaient sur ses épaules.
Son maquillage était parfait.
Comme toujours.
Et sans la moindre hésitation...
Elle attrapa le visage de Romain.
Et l'embrassa.
Pas un petit bec.
Pas un salut.
Un vrai baiser.
Long.
Assumé.
Public.
Emma resta figée.
Parce que le pire...
Le pire, c'était que Romain lui rendait son étreinte.
Et son baiser.
Comme si c'était normal.
Comme s'il en avait envie.
Comme si ça arrivait souvent.
Lorsqu'ils se séparèrent enfin, Sophie se retourna.
Et aperçut Emma.
Un sourire apparut sur son visage.
Le genre de sourire que les filles utilisent quand elles savent exactement ce qu'elles font.
Elle leva la main.
Un petit salut du bout des doigts.
Puis articula lentement.
— Don't touch; he’s mine.
Emma sentit son estomac tomber.
Complètement.
Puis Sophie attrapa la main de Romain.
— Viens.
Et tira dessus.
Avant de partir, Romain tourna légèrement la tête.
Leurs regards se croisèrent.
Une seconde.
Juste une.
Et il lui adressa un petit sourire gêné.
Puis il disparut avec Sophie dans la foule.
Emma ne bougea pas.
Nadia fut la première à parler.
— Ark.
Emma acquiesça.
— Ark.
Sa voix était plus faible qu'elle ne l'aurait voulu.
Parce qu'elle se sentait bizarre.
Très bizarre.
Mal.
Terriblement mal.
Triste.
Déçue.
Fâchée aussi.
Et elle ne savait même pas pourquoi.
Après tout...
Romain pouvait embrasser qui il voulait.
Elle avait eu deux mois pour faire quelque chose.
Deux mois.
Et elle n'avait rien fait.
Alors pourquoi son cœur avait-il l'impression d'être écrasé?
Pourquoi avait-elle envie de pleurer?
Et surtout...
Pourquoi Sophie Turmel?
Ark.
Pas Sophie.
Pas la fille qui frenchait la moitié de la ville dans les partys.
Pas la fille dont tous les gars étaient amoureux.
Pas la fille qui pouvait obtenir tout ce qu'elle voulait simplement en claquant des doigts.
Emma sentit ses yeux brûler.
Elle cligna rapidement des paupières.
Une fois.
Deux fois.
Trop tard.
Les larmes étaient déjà là.
— Emma? demanda Nadia doucement.
Mais Emma secoua la tête.
Parce qu'elle venait enfin de comprendre quelque chose.
Quelque chose qu'elle avait refusé de voir pendant des semaines.
Quelque chose qui lui faisait infiniment plus mal que le baiser entre Sophie et Romain.
Ce n'était pas Sophie.
Ce n'était même pas le fait qu'il ait une blonde.
C'était le fait qu'il avait continué sa vie.
Sans elle.
Et que pendant qu'elle essayait d'ignorer ce qu'elle ressentait...
Lui avait fini par abandonner.
Emma regarda la foule danser devant elle.
Les lumières.
La musique.
Les rires.
Et pour la première fois depuis longtemps, elle n'entendait plus rien.
Parce qu'au fond d'elle-même, une seule pensée tournait en boucle.
Je l'ai vraiment perdu.

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